Arbeit macht frei
C'est curieux. Au cours de ma vie professionnelle, j'ai eu à plusieurs reprises à travailler avec des gens d'une grande entreprise reconnue dans son domaine. Ces gens travaillaient dans cette société ou y avaient travaillé plusieurs années.
J'ai été frappé, même a plusieurs années d'intervalle, de voir que les comportements de tous ces gens, pourtant si différents, étaient les mêmes dans un cadre professionnel. Quand cela se traduit par un désir de perfection, c'est plutôt une bonne chose, mais là, il s'agit d'une forme de paranoïa plus ou moins latente doublée d'une incapacité à prendre ses responsabilités. Avec évidement une recherche permanente d'un "coupable" à tout, alors que bien souvent, aveuglée par leur peur, l'erreur vient d'eux. Cela m’a frappé particulièrement chez eux, mais c’est une tendance générale des entreprises que j’ai pu observer au cours de ma vie professionnelle.
Le problème qui en résulte, c'est que l'erreur n'étant jamais sanctionnée de leur côté (contrairement à ce que veulent nous faire croire certains[1]) conduit à une inefficacité totale. Au final leur fonction se réduit bien souvent à servir d'intermédiaire, sans aucune valeur ajoutée, entre deux entreprises. C’est la négation même de la valeur travail, et le système de gratification prétendant mettre en avant ceux qui travaillent bien[2] n’est qu’une vaste supercherie kafkaïenne.
Il y a un autre point que je trouve extrêmement choquant, c'est cette capacité de l'entreprise à formater le mode de raisonnement de ces gens. Pourtant, nous avons affaire à des gens qui ont généralement un bon niveau d'étude et donc, peut-on espérer, une certaine autonomie de pensée. Mais non, dès qu'ils rentrent dans leur univers professionnel, nous n'avons plus à faire qu'à une parodie du chien de Pavlov. Reproduisant à l'infini les mêmes comportements, sans la moindre once de réflexion. Bref, ce qui fait la richesse de l'humanité est ici gommé et nié pour une standardisation stérile. Cette négation de l'individu et le fait qu'il ne soit plus qu'un élément de l'entreprise servant exclusivement celle-ci s'appelle du fascisme. L'individu au service de l'entreprise[3].
Le pire, c’est que personne ne semble en avoir conscience ou du moins n’ose le dire… Le discours dominant (et communément admis) aujourd’hui n’est ni plus ni moins que le célèbre « Arbeit macht frei » de triste mémoire.
Non, le travail ne rend pas libre[4], de tout temps il n’a été qu’une contrainte imposée à l’homme pour se nourrir, donc survivre. Et la forme de pratique qui tend à se généralise aujourd’hui ne fait qu’accentuer cet asservissement. Il ne faut pas être manichéen non plus, le travail dans sa forme noble porte de saines valeurs. Le dévoiement du système fait que ces valeurs aujourd’hui ne sont plus reconnues.
De plus en plus d'entreprises fonctionnent sur ce modèle. Les gens baignant dans ce système la majorité de leur temps, cela influence forcément leur vie quotidienne et leurs idées. Dans ces conditions comment s'étonner que les parti fascistes atteignent des scores de plus en plus inquiétants et que leurs idées se banalisent. C'est un simple phénomène d'osmose qui se produit.
[1] Ceux qui ceux qui disent que la compétence est récompensée. Elle est parfois récompensée, mais ce qui est encore mieux récompensé, c’est la soumission à ce système et le lot de compromission que cela implique. Bref, le renoncement et la passivité. La standardisation qui a commencé par les biens de consommation courante avec la révolution industrielle , puis avec l’agriculture et l’élevage intensif se poursuit aujourd’hui avec les individus.
[2] Et non pas ceux qui travaillent plus. J’ai croisé des gens qui faisaient des horaires de plus de 12h par jour pour un résultat qui ne justifiait pas 2h de travail.
[3] Le terme société serait ici déplacé, l’entreprise devient une mascarade de la société. Sa prise en exemple pour la société devrait décrédibiliser immédiatement tout individu se livrant à la comparaison. Je pense notamment aux hommes politiques pour qui cette comparaison n’est certainement pas anodine.
[4] Seul le temps rend libre, et aujourd’hui pour avoir du temps et pouvoir s’affranchir du travail, il faut avoir de l’argent… Je pense que je ferai un billet sur ce sujet un de ces jours.